Nouvelle #1 : La deuxième voix

Cette nouvelle est inspirée d’un témoignage reçu en message privé sur Facebook. Pour préserver l’anonymat des personnes concernées, les prénoms ont été modifiés et certains éléments ont été romancés.Le récit reste néanmoins inspiré de faits, d’émotions et de mécanismes réellement rapportés.

La deuxième voix 

Juliette savait qu’il mentait, car il clignait des yeux trop lentement.

De l’autre côté de la table du café, sous une ampoule jaune qui donnait aux sachets de sucre un air vieux et défraîchi, Marc remuait son café sans le boire. La cuillère tapotait la tasse en céramique à un rythme nerveux : trois petits cliquetis rapides, une pause, puis trois autres cliquetis rapides. Dehors, la pluie traînait des traînées argentées le long de la vitre, brouillant les réverbères et les silhouettes qui passaient sous leurs parapluies. Toute la ville sentait la laine mouillée, les gaz d’échappement et les grains de café torréfiés.

« Tu recommences », dit Marc.

Les doigts de Juliette se resserrèrent autour de sa tasse. Elle avait vingt et un ans, des cheveux foncés coupés au carré sous la mâchoire et des yeux qui ne laissaient plus rien passer. Du moins, c’est ce qu’elle se disait. Depuis la nuit où elle avait découvert les messages — des emojis en forme de cœur, des blagues sur les hôtels, la terrible douceur du prénom d’une autre femme —, son monde s’était cristallisé en une évidence. Chaque silence avait une raison. Chaque regard avait une destination.

« Je fais quoi ? » demanda-t-elle.

« Me regarder comme si j’étais sur le banc des accusés. »

« Tu étais coupable. »

Sa bouche eut un petit tressaillement, ni tout à fait de la colère, ni tout à fait de la honte.

« Je t’ai tout dit. »

« Non », répondit Juliette, et ce mot sortit d’une voix si calme qu’elle en eut elle-même peur. « Tu m’as dit ce que tu pensais que je pourrais supporter. »

Marc détourna le regard, et voilà : ce tressaillement. La preuve. La petite fissure dans le mur.

Il l’avait trompée trois mois plus tôt. Il avait pleuré, supplié, promis une thérapie, promis la transparence, promis de l’amour avec l’énergie désespérée d’un homme essayant d’empêcher une porte de se fermer. Juliette était restée. Elle avait dit à ses amis qu’elle se montrait mûre, complexe, adulte. Elle s’était dit que tout le monde faisait des erreurs.

Mais rester n’avait pas été un acte de pardon. Cela avait été comme se tenir dans une pièce après un incendie, respirer de la fumée et appeler cela de l’air.

Marc tendit la main par-dessus la table.

« Juliette, je suis là. Je t’ai choisie. »

Elle fixa sa main, large et familière, l’ongle de son pouce rongé jusqu’à en être irrégulier. Autrefois, cette main posée sur sa nuque lui avait donné le sentiment d’être ancrée. À présent, elle ressemblait à une serrure qui pouvait s’ouvrir pour n’importe qui.

« Alors prouve-le », dit-elle.

« Je l’ai déjà fait. »

« Prouve-le davantage. »

Il retira sa main.

Cette nuit-là, dans son appartement, Juliette resta éveillée tandis que le radiateur sifflait comme quelqu’un qui chuchoterait derrière un mur. Sur le bureau, son ordinateur portable brillait d’une lueur bleue. Le profil de Marc sur les réseaux sociaux était ouvert dans trois onglets différents.

Elle avait mémorisé ses habitudes. À quel moment il aimait des publications. Quand il cessait de répondre. Quels amis apparaissaient sur ses photos taguées. Quelles femmes commentaient avec une familiarité désinvolte. Elle savait qui lui envoyait des emojis, qui riait trop souvent sous ses publications, qui avait liké une vieille photo de lui à 1 h 12 du matin.

Elle avait créé un deuxième compte deux semaines plus tôt — une petite invention inoffensive nommée Clara, avec un paysage volé comme photo de profil et sans visage. Clara suivait des personnes que Juliette ne pouvait pas suivre sans paraître suspecte. Clara se faufilait à travers des portes numériques dont Juliette avait été exclue.

Au début, elle avait trouvé cela astucieux. Efficace. Presque drôle, d’une manière sinistre.

Si Marc voulait des secrets, elle deviendrait meilleure que les secrets.

Mais bientôt, les réseaux sociaux ne suffirent plus.

Juliette se mit à consulter son horoscope tous les matins avant même de sortir du lit. Elle ne croyait pas vraiment à ces choses-là, se disait-elle. Elle voulait seulement voir. Juste vérifier l’ambiance de la journée. Pourtant, si l’horoscope parlait de “trahison possible”, son cœur s’emballait. S’il évoquait “un retour du passé”, elle pensait à la fille des messages. S’il conseillait de “se méfier des apparences”, elle y voyait une confirmation.

Elle lisait son signe, puis celui de Marc. Puis la compatibilité entre les deux. Puis l’horoscope amoureux de la semaine. Puis celui du mois. Elle comparait les phrases vagues comme on compare des dépositions.

Le mardi, elle acheta un jeu de tarot dans une boutique ésotérique près de République.

La vendeuse lui avait dit :

« Il faut poser une question claire. »

Juliette avait hoché la tête, comme si elle cherchait une direction spirituelle et non une condamnation.

Chez elle, elle tira les cartes sur son lit.

Est-ce que Marc me ment encore ?

La Lune.

Elle chercha la signification sur Internet. Illusion. Peur. Tromperie. Inconscient.

Son ventre se serra.

Elle tira une deuxième carte, parce que la première ne pouvait pas suffire.

Le Diable.

Puis une troisième.

La Tour.

Juliette resta immobile devant les cartes, les mains posées sur ses genoux. Dans la lumière blanche de sa lampe de chevet, les images semblaient la regarder en retour.

« Je le savais », murmura-t-elle.

À partir de ce jour-là, elle tira les cartes tous les soirs. D’abord une seule fois. Puis trois. Puis jusqu’à obtenir une réponse qui ressemblait à ce qu’elle ressentait déjà. Si les cartes la rassuraient, elle les trouvait floues. Si elles l’inquiétaient, elle les trouvait précises.

Elle acheta ensuite un pendule en améthyste.

Elle le tenait au-dessus d’une feuille blanche sur laquelle elle avait écrit deux mots : OUI et NON.

« Est-ce qu’il l’a revue ? »

Le pendule trembla.

Elle retint son souffle.

Il bougea légèrement vers OUI.

Peut-être à cause de sa main. Peut-être à cause de son pouls. Peut-être à cause du hasard. Mais Juliette ne vit pas sa main. Elle ne vit pas son pouls. Elle vit une réponse.

Alors elle continua.

« Est-ce qu’elle travaille avec lui ? »

Le pendule oscilla.

« Est-ce qu’il pense encore à elle ? »

Il oscilla encore.

« Est-ce qu’il va me quitter ? »

Cette fois, le mouvement fut si net qu’elle en eut les larmes aux yeux.

Elle appela Marc à 2 h 08.

Pas de réponse.

Elle rappela.

Pas de réponse.

Au troisième appel, il décrocha, la voix rauque de sommeil.

« Jules ? Qu’est-ce qui se passe ? »

« Tu vas me quitter ? »

Un silence.

Dans ce silence, elle entendit la trahison réorganiser les meubles.

« Quoi ? »

« Réponds-moi. »

« Il est deux heures du matin. »

« Réponds-moi. »

Marc inspira lentement.

« Je ne sais plus comment te parler. Tout devient une preuve contre moi. Même quand je dors, tu me demandes de prouver que je dors. »

Juliette se leva, le pendule encore serré dans la main.

« Tu n’as qu’à être honnête. »

« Je le suis. »

« Non. Tu es prudent. Ce n’est pas pareil. »

Il ne répondit pas tout de suite. Quand il reprit la parole, sa voix était plus basse.

« Je t’aime. Mais j’ai peur de ce qu’on est devenus. »

Elle éclata d’un rire bref, dur.

« Ce qu’on est devenus ? C’est pratique, le “on”. Ça répartit les responsabilités. »

« Je t’ai trompée. Je le sais. Je ne l’efface pas. Mais je ne peux pas vivre dans un interrogatoire permanent. Je ne peux pas être puni tous les jours pour le même crime. »

« Ce n’est pas à toi de décider quand ma douleur s’arrête. »

« Non », dit-il. « Mais j’ai le droit de décider quand je ne peux plus rester. »

Le mot rester la frappa en plein ventre.

Rester, c’était la promesse qui n’avait jamais tenu. C’était sa mère à elle, debout dans l’entrée, un sac sur l’épaule, disant qu’elle revenait bientôt alors que son parfum quittait déjà l’appartement. Juliette avait cinq ans. Elle tenait une peluche contre elle. Elle avait attendu sur le canapé jusqu’à s’endormir. Le lendemain, son père avait dit : “Maman a besoin de temps.” Pendant des années, Juliette avait cru que les adultes appelaient ça du temps quand ils n’avaient pas le courage d’appeler ça un abandon.

« Si tu raccroches », dit-elle, « c’est fini entre nous. »

La respiration de Marc changea.

« Juliette… »

« Si tu raccroches, ne reviens pas. »

Il y eut un silence. Puis :

« Je suis désolé. »

L’appel prit fin.

Pendant un instant, il ne se passa rien. Le radiateur sifflait. Une voiture passa en bas. Quelqu’un rit dans la rue. Le monde continuait de tourner avec une assurance obscène.

Puis Juliette balaya tout ce qui se trouvait sur son bureau.

Les cartes tombèrent au sol. Le pendule roula sous le lit. Une tasse vola en éclats contre le mur. Elle attrapa son ordinateur portable et l’ouvrit de mains tremblantes.

Mot de passe. Profil. Barre de recherche.

Marc.

Inès.

Collègues.

Photos taguées.

Likes.

Commentaires.

Abonnements récents.

Elle parcourut les pages, les noms, les dates, dressant la carte d’une trahison qui changeait de forme chaque fois qu’elle manquait de preuves. À 3 h 14 du matin, elle trouva une photo datant de six mois. Marc à l’anniversaire d’un ami, le bras autour de la taille de Juliette. Derrière eux, près du bar, se tenait Inès. Sans le toucher. Sans le regarder. Simplement là.

Là. Avant l’infidélité. Avant les excuses. Avant tout.

Juliette rit doucement.

Cela ne ressemblait en rien à de l’amusement.

Les jours suivants, elle ne vécut plus vraiment. Elle surveilla.

Elle manqua ses cours. Elle ignora les messages d’Amel. Elle mangea debout, devant son ordinateur, sans se souvenir du goût des aliments. Elle lisait l’horoscope au réveil, tirait les cartes à midi, utilisait le pendule le soir, consultait les stories la nuit. Elle notait tout dans un carnet : les heures de connexion, les nouvelles personnes suivies, les likes apparus puis disparus, les commentaires modifiés, les prénoms féminins, les initiales, les lieux.

Elle n’appelait plus cela de la jalousie.

Elle appelait cela comprendre.

Marc finit par la quitter un dimanche soir, dans un message beaucoup trop court pour contenir la fin du monde.

Je ne peux plus. Je suis désolé. Je t’aime, mais je dois partir de cette relation.

Juliette relut le message jusqu’à ce que les mots cessent d’avoir un sens.

Puis elle répondit :

Tu ne pars pas. Tu fuis.

Il ne répondit pas.

Elle envoya encore :

Tu me dois une conversation.

Puis :

Tu me dois la vérité.

Puis :

C’est elle ?

Puis :

Marc ?

Puis :

Réponds.

Puis :

Réponds-moi.

Puis :

Tu n’as pas le droit de faire ça.

Le silence de Marc devint une pièce dans laquelle elle tournait sans trouver la porte.

Pendant une semaine, elle passa devant son immeuble sans s’arrêter, juste pour voir si sa fenêtre était allumée. Puis elle s’arrêta. Puis elle attendit. Une fois, elle le vit sortir avec un collègue et se sentit trahie par son rire. Une autre fois, elle vit une femme blonde entrer dans le bâtiment et resta vingt minutes devant la porte, incapable de bouger.

Amel vint chez elle un matin.

Juliette n’ouvrit pas.

« Je sais que tu es là », lança Amel à travers la porte. « Et je sais que tu ne vas pas bien. Ouvre. »

Juliette resta assise par terre, entourée de cartes, de feuilles griffonnées, de captures d’écran imprimées en couleurs trop sombres.

« Va-t’en », dit-elle.

« Non. »

« Je vais bien. »

« Tu ne vas pas bien. Tu as disparu. »

Juliette regarda le pendule immobile sur son bureau.

« Je ne peux pas disparaître », murmura-t-elle. « C’est toujours les autres qui font ça. »

Après la rupture, elle trouva une autre idée.

Au début, elle lui parut absurde. Puis brillante. Puis nécessaire.

Marc travaillait dans une agence de communication. Juliette connaissait le nom de l’entreprise, les locaux, les horaires approximatifs, plusieurs collègues qu’elle avait vus en photo. Elle passa une nuit entière sur leur site Internet. Le lendemain matin, elle trouva une offre de stage.

Assistante de projet junior.

Elle n’avait pas exactement le profil. Pas complètement. Mais elle pouvait apprendre. Elle pouvait s’adapter. Elle pouvait être proche.

Elle envoya son CV.

Puis une lettre de motivation.

Puis elle rafraîchit sa boîte mail toutes les six minutes.

Quand elle reçut une réponse automatique, son cœur se mit à battre si fort qu’elle dut s’asseoir.

Merci pour votre candidature.

Elle pleura.

Pas de joie. Pas de tristesse. Une émotion plus étrange : la sensation d’avoir trouvé une nouvelle porte après avoir été mise dehors.

Deux jours plus tard, Marc l’appela.

Elle regarda son nom apparaître sur l’écran. Son corps entier se tendit vers lui.

« Tu as postulé dans mon entreprise ? » demanda-t-il.

Sa voix ne tremblait pas. C’était pire.

Juliette déglutit.

« J’ai le droit de chercher un stage. »

« Dans mon entreprise. »

« Ce n’est pas ton entreprise. »

« Juliette. »

Elle ferma les yeux. Son prénom dans sa bouche lui fit mal.

« Je ne savais pas que tu verrais ma candidature. »

« Tu savais. »

Elle ne répondit pas.

« Tu dois arrêter », dit Marc. « Maintenant. »

« Je voulais juste comprendre. »

« Non. Tu veux entrer partout où je tente de respirer. »

La phrase la gifla plus violemment qu’une insulte.

« C’est toi qui es parti », dit-elle.

« Oui. Parce que j’avais peur. Et là, tu confirmes que j’avais raison. »

Le lendemain, elle se rendit devant l’agence.

Elle n’avait pas de rendez-vous. Elle ne savait même pas ce qu’elle comptait dire. Elle resta de l’autre côté de la rue, devant une vitrine de chaussures, à fixer la porte vitrée par laquelle entraient des gens qui avaient l’air d’appartenir à une vie normale.

À 12 h 43, Marc sortit.

Il la vit immédiatement.

Son visage se vida.

Il traversa la rue lentement, sans colère visible.

« Pourquoi tu es là ? »

Juliette aurait pu mentir. Dire qu’elle passait par hasard. Dire qu’elle avait un entretien ailleurs. Dire qu’elle voulait seulement parler.

Elle était trop fatiguée pour mentir.

« Je ne sais pas », dit-elle.

Marc la regarda longtemps.

« Moi, je sais », répondit-il doucement. « Et c’est pour ça que je vais faire ce que je n’ai pas voulu faire jusque-là. »

Elle fronça les sourcils.

« Quoi ? »

« Je vais porter plainte. »

Le monde devint étroit. Les voitures semblaient passer trop loin. Les sons arrivèrent avec du retard. Le mot plainte resta suspendu entre eux comme un objet laid.

« Tu n’as pas le droit », souffla-t-elle.

« Si. J’ai le droit d’avoir peur. J’ai le droit de demander que ça s’arrête. »

« Je ne t’ai rien fait. »

« Tu me surveilles. Tu contactes des gens autour de moi. Tu postules là où je travaille après que je t’ai demandé de ne plus m’approcher. Tu ne vois plus la limite, Juliette. »

Elle voulut répondre. Se défendre. Lui rappeler qu’il avait commencé. Qu’il avait menti. Qu’il avait détruit la confiance. Qu’elle n’était pas devenue ainsi toute seule.

Mais quelque chose dans son regard l’arrêta.

Marc n’avait pas l’air cruel.

Il avait l’air épuisé.

Et effrayé.

Ce fut cela, plus que le mot plainte, qui fissura quelque chose en elle.

Elle rentra chez elle sans se souvenir du trajet.

Pendant plusieurs heures, elle resta assise sur le sol de sa chambre. Le tarot était éparpillé autour d’elle. Le pendule reposait près de sa cheville. Son téléphone vibrait par moments, mais elle ne le touchait plus.

Pour la première fois depuis des mois, elle ne chercha pas une preuve.

Elle regarda seulement ce qu’elle avait fait.

Les faux comptes. Les appels. Les messages. Les attentes devant les immeubles. Les cartes tirées jusqu’à l’épuisement. Les horoscopes lus comme des ordres. Le CV envoyé non pour travailler, mais pour se rapprocher d’un homme qui avait dit non.

Non.

Ce mot avait existé tout le long. Elle avait simplement refusé de l’entendre.

À huit heures du soir, Amel frappa à la porte.

Cette fois, Juliette ouvrit.

Amel entra, observa le désordre, les yeux rouges de Juliette, les cartes au sol, l’écran allumé sur une page d’horoscope.

Elle ne dit pas : “Je te l’avais dit.”

Elle ne dit pas non plus : “Ce n’est pas grave.”

Elle demanda simplement :

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Juliette essaya de répondre. Aucun son ne sortit.

Alors elle tendit son téléphone à Amel. Sur l’écran, il y avait un message de Marc.

J’ai déposé plainte. Ne me contacte plus.

Amel lut. Son visage changea, mais elle resta près de Juliette.

Le silence dans la pièce n’avait plus rien de dramatique. Il était brut. Sale. Réel.

Juliette s’assit sur le bord du lit.

« Je crois que j’ai besoin d’aide », dit-elle.

Sa voix était minuscule.

Amel s’assit à côté d’elle.

« Oui », répondit-elle. « Je crois aussi. »

Juliette chercha dans ses contacts le numéro d’un thérapeute qu’elle avait enregistré des mois plus tôt, à une époque où elle prétendait encore que le garder suffisait à prouver qu’elle pouvait aller mieux.

Son pouce resta suspendu au-dessus de l’écran.

Elle pensa à Marc.

À sa mère.

À ses cinq ans.

À cette petite fille qui avait cru qu’attendre assez fort pouvait faire revenir quelqu’un.

Puis elle appuya sur appeler.

La sonnerie retentit une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Quand une voix répondit, Juliette faillit raccrocher.

Au lieu de cela, elle ferma les yeux.

« Bonjour », dit-elle. « Je voudrais prendre rendez-vous. »

Les semaines qui suivirent ne la guérirent pas. Elles se contentèrent d’exister, l’une après l’autre, avec leur brutalité ordinaire. Juliette supprima le compte Clara. Elle jeta le carnet des horaires. Elle rangea le tarot dans une boîte qu’elle plaça au fond d’un placard. Elle garda le pendule quelque temps, incapable de s’en séparer, puis le déposa un matin dans une poubelle publique avant d’aller à son rendez-vous.

Elle pensa encore à Marc. Souvent. Trop souvent.

Elle eut encore envie de chercher son nom.

Elle lut encore une fois son horoscope, un mardi, puis ferma la page avant la fin.

Ce n’était pas une victoire spectaculaire. Personne ne la vit faire. Aucun ciel ne s’ouvrit. Aucun signe ne vint confirmer qu’elle prenait la bonne décision.

C’était justement cela, le plus difficile.

Avancer sans signe.

Un après-midi, en sortant du cabinet de la thérapeute, Juliette passa devant la vitrine d’une boutique ésotérique. Des jeux de tarot, des pierres, des pendules en argent et des livres d’astrologie luisaient derrière la vitre. Pendant quelques secondes, elle sentit l’ancienne soif remonter : cette envie terrible qu’une force extérieure lui dise enfin quoi croire, qui aimer, qui surveiller, qui accuser, où se trouvait le danger.

Puis elle vit son reflet parmi les objets.

Une jeune femme pâle. Fatiguée. Encore blessée.

Mais debout.

Juliette continua son chemin.

La ville n’était pas devenue plus douce. L’amour n’était pas devenu sans risque. Les gens pouvaient encore mentir, partir, trahir, disparaître. Rien ni personne ne pouvait lui promettre le contraire.

Mais ses mains étaient vides.

Et pour la première fois depuis des mois, ce vide ne ressemblait pas à une perte.

Cela ressemblait à une limite.